La nature des hommes

vendredi 6 mars 2009

Un pneu qui brûle... (30ème jour de grève générale)

Dans l'endidan de Fodfwans, l’après-midi s’égrenait en heures tièdes et dangereuses ce vendredi 6 mars. Les camions déboulaient par paquets, s'arrêtaient et déversaient leur cargaison de manblos carapacés de boucliers. Quelques minutes plus tard, les hommes en bleu remontaient dans leur camion et s'en allaient fissa vers un autre coin de rue. Au-dessus de Trenelle, les fumées noires des lacrymos stagnaient, chiens dociles de la répression qui venait d’exploser.

Il est maintenant 21h30 sur la route de Sent-Térèz. Nuit noire. Roches au sol. Barrages faits de fatras de tôle, de véhicules renversés, de pneus et de poubelles toujours en feu sur la chaussée. Aux angles morts, la garde mobile veille. Des jeunes à moto balarichènent. Sur les feux routiers éteints, seuls les petits bonshommes verts clignotent avant de devenir rouges. Puis verts. Des badauds attendent, immobiles. Quoi ? La nuit est déjà tombée, la ville semble déjà sous contrôle. Ils sont là, ils attendent. A la sortie de la ville, un magasin se met à flamber.

(J'enjamberai tout ça, le coeur fatigué, les yeux lourds.)

Une tension de fin d’espoir épaissit l'air. La lutte des impuissants a des élans dérisoires. J'imagine les profiteurs, les Yo, derrière leur baie vitrée. Ils attendent, eux aussi. Ils attendent certainement et tranquillement que le peuple exsangue arrête son cirque. Ce n'est qu'une question de jours. Bientôt la Martinique leur reviendra, comme elle leur a toujours été acquise. Et chaque goutte de sueur dépensée ici-dans retournera dans la Poche à Yo. Comme d'habitude.

(J'enjamberai tout ça, le coeur fatigué, les yeux lourds.)

La route de Sent-Térèz brille de feux affolés. Hypnotisée par les flammes bruyantes d’un pneu, je m’accroupis. Ma caméra regarde avec moi, mémorise pour moi ce jaune vif comme une colère immaîtrisée. Lentement, le rouge braise prend le dessus sur l'or-flamme. La chose va s’éteindre. Les bouches se refermeront et rentreront dans l’ombre les frustrations séculaires. Une flamme se redresse dans un dernier sursaut, hurle en jaune dans le noir son désir de ne pas mollir. Mais autour, les autres bouches se sont résignées et bientôt, le gris cendre éteint toute lumière, tout espoir. C'est peut-être ce que les badauds regardent : se consumer à petit feu la promesse d’une société autre.

J’ai enjambé tout ça, le cœur fatigué, les yeux lourds.

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